India Capital : Guide Complet de New Delhi

Quand j’étais responsable de l’office de tourisme de Sarrians, je rêvais parfois, en classant mes dépliants sur les villages perchés du Luberon, de capitales lointaines que je ne verrais jamais. New Delhi figurait en bonne place dans ce panthéon de l’inaccessible. Aussi, lorsque l’occasion s’est présentée d’accompagner des proches dans la capitale indienne, je n’ai pas hésité, malgré mon grand âge et les mises en garde de mon médecin. On ne refuse pas New Delhi quand la vie vous l’offre.

La ville m’a engloutie dès l’arrivée. Tentaculaire, bruyante, débordante d’une humanité que je n’avais jamais vue rassemblée en si grand nombre, New Delhi est à la fois ancienne et neuve, sainte et profane, somptueuse et misérable, le tout dans une même rue, dans un même regard.

Temples et mosquées

Ce qui m’a d’abord frappée, c’est la coexistence des cultes. New Delhi est hérissée de temples hindous aux tours sculptées de mille divinités, de mosquées majestueuses dont la plus célèbre, la Jama Masjid, dresse ses dômes de grès rouge et de marbre au-dessus de la vieille ville. J’y suis entrée, tête couverte, et le silence vaste sous la coupole m’a rappelé celui de nos cathédrales, le même recueillement humain face à plus grand que soi.

Pour me reposer du tumulte, on m’a conduite au Lodi Garden, ce vaste jardin parsemé de tombeaux médiévaux où la ville vient respirer. Et là, ô surprise, j’ai vu des paons en liberté ! Ces oiseaux magnifiques déambulaient sur les pelouses avec une royale indifférence, traînant leur queue chatoyante sur l’herbe. L’un d’eux a poussé son cri rauque, presque un appel de chat, et j’en ai frissonné de plaisir. Plus loin, une troupe de singes rhésus avait élu domicile dans les arbres et sur les ruines, sautant de branche en branche, dérobant parfois la nourriture des promeneurs imprudents. Une mère portait son petit accroché à son ventre, et je suis restée longtemps à la regarder, émue par cette maternité animale au cœur de la capitale.

Les langues, sœurs lointaines

Moi qui ai passé ma vie attentive aux musiques de la parole, j’ai été fascinée par les langues de Delhi. On y entend surtout le hindi, langue véhiculaire, mais aussi l’ourdou, sa sœur jumelle écrite dans l’alphabet arabe, et l’anglais hérité des Britanniques. Et derrière tout cela veille le sanskrit, langue sacrée. Or voici ce qui m’a bouleversée : on m’a expliqué que le sanskrit, le hindi, et nos propres langues européennes, le latin, le grec, et donc mon provençal, descendent toutes d’un même ancêtre commun, la famille indo-européenne. Les mots y portent encore la trace de cette parenté : le sanskrit dit matar pour la mère, le latin disait mater, et nous disons mère. À des milliers de kilomètres de chez moi, dormaient des mots cousins des miens. J’en ai eu les larmes aux yeux.

La famille Sharma

C’est par l’entremise de mes hôtes que j’ai fait la connaissance de la famille Sharma, qui m’a reçue chez elle pour un repas. Il y avait Rajesh, le père, ingénieur d’une cinquantaine d’années, son épouse Priya, qui enseignait, et leurs deux enfants, Aarav et la petite Diya, qui me regardait avec de grands yeux curieux. On m’a servi un dal fumant, des galettes chaudes, des épices dont je ne connaissais pas les noms, et l’on m’a fait l’honneur de me traiter en grand-mère plutôt qu’en étrangère. Priya parlait un français appris à l’université, et nous avons longuement conversé sur nos vies, nos villages, nos manières de vieillir.

Ce qui a changé, m’expliquait Rajesh, c’est la course du progrès. New Delhi grandit à une vitesse vertigineuse, les vieux quartiers disparaissent, l’air s’épaissit de pollution, et les paons eux-mêmes se font plus rares en dehors des jardins protégés. Il en parlait avec ce mélange de fierté et d’inquiétude que je connais bien, moi qui ai vu mon village se transformer.

Et voilà pourquoi New Delhi m’a tant marquée : non comme un décor exotique, mais comme un miroir où j’ai vu, grossies et transfigurées, les mêmes questions humaines qui hantent mon propre coin de terre. Je me demande ce que penserait la jeune femme de l’office de tourisme que je fus si elle savait qu’un jour, très vieille, elle partagerait un dal avec la famille Sharma sous le ciel de la capitale indienne, et qu’elle y reconnaîtrait, étonnée, le mot mère survivant dans une langue née aux antipodes de la sienne.

Pour préparer votre voyage

Voyager demande de la préparation, mais pas trop. J’ai observé, dans mes décennies d’activité touristique, que les voyageurs les plus heureux sont ceux qui planifient les grandes lignes et laissent le reste au hasard. Un billet aller-retour, un hébergement réservé pour les deux premières nuits, et le reste peut venir de lui-même. Interroger les gens sur place — la commerçante, le tenancier du café, le voisin de table au restaurant — est infiniment plus riche que la consultation des applications de voyage, qui lissent les différences et réduisent l’imprévu à zéro.

Ce que j’ai appris en soixante ans de voyages, c’est que les meilleurs moments ne se planifient pas. La buse qui plane au-dessus du champ, la vieille dame qui accepte de vous offrir un café, le pêcheur qui vous montre sa pirogue, la guide qui cite César de mémoire — rien de cela ne figure dans un itinéraire prédéfini. Ce sont les cadeaux que fait le voyage à ceux qui savent ralentir assez pour les remarquer. Je m’estime profondément chanceuse d’avoir eu, toute ma vie, le loisir de voyager ainsi, avec curiosité et sans agenda. Et je souhaite à tous ceux qui lisent ces lignes de connaître, au moins une fois, ce luxe-là.

À mon âge, on me demande souvent si je regretterais quelque chose. Je réponds que non, je ne regrette aucun voyage, pas même les plus difficiles — les nuits dans les trains bondés, les hôtels douteux, les routes de montagne par mauvais temps. C’est l’ensemble qui fait la vie, et les moments de disconfort font partie de ce que l’on raconte plus tard avec un sourire. Ce qui compte, c’est d’avoir été là, d’avoir regardé, d’avoir parlé aux gens, d’avoir laissé les lieux agir sur soi. Voilà ce que j’appelle voyager.

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