En 2024, alors que je m’étais résignée à ce que mes grands voyages fussent derrière moi, une amie de longue date, dont la fille s’était installée en Inde, m’a proposé de l’accompagner à Pune, dans l’État du Maharashtra. J’ai hésité, puis je me suis dit qu’à mon âge, refuser un voyage, c’était déjà commencer à mourir. Me voilà donc partie pour cette grande ville indienne dont je ne savais presque rien, sinon qu’elle avait été un haut lieu de la culture marathe et un point d’ancrage de l’Empire britannique.
Pune m’a d’abord déconcertée par son tumulte. Après le calme de Sarrians, où le bruit le plus fort est celui des cigales en juillet, la rumeur incessante des klaxons et des moteurs m’a semblé une mer agitée dans laquelle il fallait apprendre à nager. Mais derrière ce chaos apparent, j’ai découvert une ville d’une richesse historique étourdissante.
Les pierres de l’Empire
On m’a conduite au palais Aga Khan, ce vaste édifice de pierre claire entouré de pelouses, construit à la fin du dix-neuvième siècle. C’est là que Gandhi et plusieurs des siens furent assignés à résidence par les Britanniques pendant la lutte pour l’indépendance, et c’est là que mourut son épouse, Kasturba. L’architecture coloniale, avec ses arches élégantes et ses galeries, m’a rappelé certaines bâtisses du sud de la France, ces hôtels particuliers du dix-neuvième que les négociants en draps faisaient construire pour afficher leur fortune. Il y a dans ces pierres une mémoire de domination et de résistance mêlées.
Ce qui m’a saisie, ce fut la superposition des époques. À Pune, le palais moghol côtoie l’édifice britannique, qui côtoie la tour de verre contemporaine. La ville est un mille-feuille d’influences, exactement comme nos villes méditerranéennes où le théâtre romain voisine avec l’église romane et l’immeuble des années soixante. Rien ne s’efface tout à fait ; tout se sédimente.
Les langues en strates
C’est dans la langue que cette stratification m’a le plus frappée, moi qui ai toujours été sensible aux musiques de la parole. À Pune, on parle d’abord le marathi, langue de l’État, riche et ancienne, écrite dans cet alphabet aux signes accrochés à une ligne horizontale comme du linge à un fil. Mais on parle aussi le hindi, qui sert de pont entre les régions, et l’anglais, héritage de la colonisation. Ces trois langues se superposent, se mêlent dans une même conversation, et l’on passe de l’une à l’autre sans même y prendre garde.
J’ai pensé à notre Méditerranée, où le provençal, le français, l’italien et autrefois le latin formaient eux aussi des strates d’influence. Une langue n’est jamais pure ; elle est toujours un alluvionnement, un dépôt laissé par les siècles et les conquêtes. À Pune, j’ai retrouvé cette vérité, magnifiée par l’ampleur du sous-continent.
La ville et ses bêtes
Ce qui m’a le plus étonnée, c’est combien la faune sauvage s’invite dans la ville. Dès le matin, le ciel de Pune est sillonné de milans, ces rapaces bruns qui planent en cercles au-dessus des toits. Je les regardais pendant des heures depuis la terrasse, et leur vol lent et souverain me consolait du vacarme d’en bas. Il m’est arrivé, un matin de novembre, de voir une bande de singes traverser une rue avec un aplomb tranquille, escaladant les murs et les fils électriques comme s’ils étaient chez eux.
C’est un résident du quartier, un certain Anil, qui m’a servi de guide une journée entière. Cet homme d’une cinquantaine d’années, professeur d’histoire à la retraite, parlait un français appris dans les livres, lent et précieux. Il m’a montré sa ville avec la fierté tranquille de qui aime profondément le lieu où il est né. Anil m’a dit que la ville avait triplé, et que les chacals avaient fui. Il en parlait sans amertume, mais avec une mélancolie que je connaissais bien, celle que j’éprouve moi-même en voyant Sarrians se couvrir de lotissements là où s’étendaient des vignes.
Et voilà pourquoi je suis revenue de Pune non pas dépaysée, comme je le craignais, mais étrangement chez moi. Cette ville m’a montré, sous des couleurs et des langues étrangères, les mêmes questions qui agitent mon propre village : comment grandir sans se perdre, comment changer sans s’oublier. C’est ce genre de leçon que les grands voyages, même à mon âge, savent encore offrir à qui veut bien les écouter.
Pour préparer votre voyage
Voyager demande de la préparation, mais pas trop. J’ai observé, dans mes décennies d’activité touristique, que les voyageurs les plus heureux sont ceux qui planifient les grandes lignes et laissent le reste au hasard. Un billet aller-retour, un hébergement réservé pour les deux premières nuits, et le reste peut venir de lui-même. Interroger les gens sur place — la commerçante, le tenancier du café, le voisin de table au restaurant — est infiniment plus riche que la consultation des applications de voyage, qui lissent les différences et réduisent l’imprévu à zéro.
Ce que j’ai appris en soixante ans de voyages, c’est que les meilleurs moments ne se planifient pas. La buse qui plane au-dessus du champ, la vieille dame qui accepte de vous offrir un café, le pêcheur qui vous montre sa pirogue, la guide qui cite César de mémoire — rien de cela ne figure dans un itinéraire prédéfini. Ce sont les cadeaux que fait le voyage à ceux qui savent ralentir assez pour les remarquer. Je m’estime profondément chanceuse d’avoir eu, toute ma vie, le loisir de voyager ainsi, avec curiosité et sans agenda. Et je souhaite à tous ceux qui lisent ces lignes de connaître, au moins une fois, ce luxe-là.
À mon âge, on me demande souvent si je regretterais quelque chose. Je réponds que non, je ne regrette aucun voyage, pas même les plus difficiles — les nuits dans les trains bondés, les hôtels douteux, les routes de montagne par mauvais temps. C’est l’ensemble qui fait la vie, et les moments de disconfort font partie de ce que l’on raconte plus tard avec un sourire. Ce qui compte, c’est d’avoir été là, d’avoir regardé, d’avoir parlé aux gens, d’avoir laissé les lieux agir sur soi. Voilà ce que j’appelle voyager.