Ce matin, en observant le brouillard se lever sur les coteaux du Gers, je me suis souvenue d’un trajet que j’ai fait il y a quelques années, et qui m’a marquée bien plus qu’il ne l’aurait dû : le car reliant Agen à Condom. Une amie de longue date, installée dans la campagne gasconne, m’avait invitée, et plutôt que de me faire conduire, j’avais choisi de prendre l’autocar, par goût des choses simples et par curiosité pour ce pays que je connaissais mal.
Il faut dire que j’ai toujours aimé voyager au ras du sol, à hauteur de gens et de paysages. Le car part d’Agen, cette ville de pruneaux et de pierre blonde au bord de la Garonne, et s’enfonce peu à peu dans le Gers, ce département discret que l’on traverse plus qu’on ne le visite. Le trajet dure environ une heure. Les horaires, comme partout dans ces campagnes, sont rares et précieux ; quelques départs le matin, quelques-uns l’après-midi, et l’on apprend vite à régler sa journée sur ceux du car plutôt que l’inverse.
La Gascogne par la vitre
Ce qui m’a saisie, dès les premiers kilomètres, c’est la douceur des paysages gascons. De la vitre du car, je voyais défiler des collines arrondies, des champs de tournesols fanés en cette fin d’été, leurs têtes noires inclinées vers la terre comme des vieillards songeurs. Et puis, traversant la route devant nous, une famille de perdrix rouges a détalé, leurs pattes rapides soulevant la poussière du bas-côté. Le chauffeur a ralenti, sans s’émouvoir, comme si la chose était courante, et elle l’est sans doute dans ces campagnes où la faune côtoie encore les hommes.
Dans ces villages où l’on ne possède pas de voiture, ou que l’on n’est plus en âge de conduire, ce car est un cordon ombilical, le seul lien avec la ville, le médecin, le marché, la vie. J’ai mesuré, ce jour-là, combien une ligne de car rurale est une chose précieuse, une dignité offerte à ceux que l’on oublie souvent.
Jeanine, ma voisine de banquette
À Lectoure est montée une femme de mon âge, ou peu s’en faut, qui s’est assise à côté de moi. Elle s’appelait Jeanine, et nous avons engagé l’une de ces conversations de voyage qui naissent du seul fait d’être assises côte à côte. Jeanine prenait ce car deux fois par semaine pour aller voir sa sœur à Condom. Elle me racontait que, dans sa jeunesse, il y avait un train sur cette ligne, et qu’on l’avait supprimé. Elle se souvenait du train avec une tendresse infinie, du sifflet, des compartiments de bois, du contrôleur qui connaissait chacun par son nom.
Jeanine parlait avec l’accent du cru, roulant les « r » et allongeant les voyelles, et j’ai retrouvé dans sa parole cette saveur des langues du Sud qui m’est si chère. Le gascon, comme mon provençal, est une langue d’oc, sœur de la mienne, et bien que je n’en parle pas, je devinais sous le français de Jeanine ses tournures, ses musiques anciennes.
D’où vient ce nom de Condom
Le nom de Condom fait sourire, je l’avoue. Mais l’étymologie en est tout autre et fort respectable. Le nom vient du gaulois, de la racine condate, qui désigne un confluent, le lieu où deux rivières se joignent, associée à un suffixe évoquant un domaine ou un marché. Les Romains en ont fait quelque chose comme Condatomagus, le marché du confluent. Voilà donc une ville née d’une rencontre d’eaux, baptisée par les anciens Gaulois et latinisée par Rome, bien avant qu’aucune plaisanterie moderne ne vienne ternir son nom.
Quand le car m’a déposée devant la cathédrale de Condom, j’ai longuement remercié Jeanine, qui poursuivait son chemin. Nous ne nous reverrions sans doute jamais, et c’est cela aussi, la beauté des voyages en car : ces amitiés fugaces, nouées le temps d’un trajet, qui laissent pourtant une trace durable. Et voilà pourquoi je recommande à quiconque le peut de prendre, au moins une fois, ce modeste car entre Agen et Condom : non pour la rapidité, qui n’y est pas, mais pour tout ce que la lenteur permet encore de cueillir au bord de la route.
Pour préparer votre voyage
Voyager demande de la préparation, mais pas trop. J’ai observé, dans mes décennies d’activité touristique, que les voyageurs les plus heureux sont ceux qui planifient les grandes lignes et laissent le reste au hasard. Un billet aller-retour, un hébergement réservé pour les deux premières nuits, et le reste peut venir de lui-même. Interroger les gens sur place — la commerçante, le tenancier du café, le voisin de table au restaurant — est infiniment plus riche que la consultation des applications de voyage, qui lissent les différences et réduisent l’imprévu à zéro.
Ce que j’ai appris en soixante ans de voyages, c’est que les meilleurs moments ne se planifient pas. La buse qui plane au-dessus du champ, la vieille dame qui accepte de vous offrir un café, le pêcheur qui vous montre sa pirogue, la guide qui cite César de mémoire — rien de cela ne figure dans un itinéraire prédéfini. Ce sont les cadeaux que fait le voyage à ceux qui savent ralentir assez pour les remarquer. Je m’estime profondément chanceuse d’avoir eu, toute ma vie, le loisir de voyager ainsi, avec curiosité et sans agenda. Et je souhaite à tous ceux qui lisent ces lignes de connaître, au moins une fois, ce luxe-là.
À mon âge, on me demande souvent si je regretterais quelque chose. Je réponds que non, je ne regrette aucun voyage, pas même les plus difficiles — les nuits dans les trains bondés, les hôtels douteux, les routes de montagne par mauvais temps. C’est l’ensemble qui fait la vie, et les moments de disconfort font partie de ce que l’on raconte plus tard avec un sourire. Ce qui compte, c’est d’avoir été là, d’avoir regardé, d’avoir parlé aux gens, d’avoir laissé les lieux agir sur soi. Voilà ce que j’appelle voyager.