Quand j’étais jeune, le ticket de bus s’appelait encore le « carnet » dans les villes et le « billet » sur les lignes de car interurbain, et la différence n’était pas seulement de vocabulaire. Le carnet était urban, pratique, découpé d’une petite bobine de papier rose que le contrôleur poinçonnait d’un geste sec. Le billet était rural, solennel, parfois manuscrit, et on le gardait dans sa poche comme un document important. J’ai pris mon premier car interurbain seule en 1947, de Sarrians à Carpentras, pour aller au lycée. Il y avait une femme qui faisait route jusqu’à Avignon avec une cage à poules. C’était parfaitement normal.
Ce matin-là — c’était en novembre, je devais avoir dix-neuf ans — j’ai vu depuis la fenêtre du car deux éperviers en plumage d’automne tournoyer au-dessus d’un champ de choux, là où les souris s’attardent à grappiller les restes des récoltes. Les éperviers sont de petits rapaces qui chassent en rase-motte et qui n’ont pas peur des routes. Je les observais depuis mon siège en pensant que le monde depuis un car, c’est différent du monde depuis un train : plus proche, plus accidenté, plus humain. On voit les jardins derrière les maisons, les lessives tendues, les chiens qui aboient après les roues.
L’évolution du réseau de bus en France
Le réseau de cars interurbains français est une histoire méconnue. Après la guerre, des compagnies régionales couvraient le territoire avec une densité remarquable. En Vaucluse, on pouvait rejoindre presque tous les villages de la plaine par car, avec des correspondances aux heures des marchés. Ce maillage s’est progressivement effrité à mesure que l’automobile devenait accessible : dans les années soixante-dix, les préfectures ont rationalisé les lignes, et beaucoup de villages ont perdu leur desserte. C’est une perte que les habitants des zones rurales ont ressentie très concrètement.
Mon amie Mathilde Fabre, qui fut pendant trente ans responsable d’un syndicat d’initiative dans la Drôme provençale, me racontait comment les vieilles femmes des hameaux organisaient leurs achats autour des deux ou trois passages hebdomadaires du car. Quand la ligne a été supprimée dans son canton en 1976, c’est toute une organisation sociale qui s’est effondrée. On n’en a pas parlé à la radio, il n’y avait pas de manifestation, mais ça s’est ressenti pendant des années dans les petits commerces du bourg.
Les autocaristes aujourd’hui : prix, confort et réservation
La dérégulation du transport par car longue distance en France, effective depuis 2015 avec la loi Macron, a changé la donne. Des opérateurs comme Flixbus proposent aujourd’hui des liaisons entre les grandes villes à des prix défiant toute concurrence, avec des cars confortables, le wifi, la prise électrique. Pour un aller simple Paris-Marseille, on peut parfois payer moins de dix euros si l’on s’y prend à l’avance. C’est une révolution tarifaire que n’auraient pas imaginée les voyageurs de ma génération, qui payaient le car relativement cher parce qu’il n’y avait guère d’alternative à portée de bourse.
Pour réserver un ticket de bus aujourd’hui, il faut généralement passer par le site ou l’application de l’opérateur. Les principaux en France sont Flixbus, BlaBlaBus (filiale de Blablacar) et des compagnies régionales comme Isilines pour certains axes. Les gares routières, quand elles existent encore, proposent parfois un comptoir physique, mais la tendance est au billet électronique sur smartphone. Je ne cache pas que ce point me pose quelques difficultés pratiques, et c’est ma petite-fille Camille qui m’a guidée lors de ma première réservation en ligne il y a trois ans. Mais une fois le procédé compris, c’est d’une commodité réelle.
Et voilà pourquoi, malgré les décennies passées et les modes de transport qui ont changé, le car garde pour moi une place particulière dans le paysage des voyages. Il y a quelque chose de démocratique et de curieusement humain dans ces véhicules où l’on côtoie au coude à coude des étudiants, des retraités, des saisonniers, chacun avec son ticket et son histoire. Je me demande ce que penseraient les deux éperviers de mon enfance en voyant les autocars climatisés d’aujourd’hui filer sur l’autoroute ; peut-être qu’ils s’en moquent, eux qui n’ont besoin ni de ticket ni de réservation pour traverser le pays à leur guise.
Pour préparer votre voyage
Voyager demande de la préparation, mais pas trop. J’ai observé, dans mes décennies d’activité touristique, que les voyageurs les plus heureux sont ceux qui planifient les grandes lignes et laissent le reste au hasard. Un billet aller-retour, un hébergement réservé pour les deux premières nuits, et le reste peut venir de lui-même. Interroger les gens sur place — la commerçante, le tenancier du café, le voisin de table au restaurant — est infiniment plus riche que la consultation des applications de voyage, qui lissent les différences et réduisent l’imprévu à zéro.
Ce que j’ai appris en soixante ans de voyages, c’est que les meilleurs moments ne se planifient pas. La buse qui plane au-dessus du champ, la vieille dame qui accepte de vous offrir un café, le pêcheur qui vous montre sa pirogue, la guide qui cite César de mémoire — rien de cela ne figure dans un itinéraire prédéfini. Ce sont les cadeaux que fait le voyage à ceux qui savent ralentir assez pour les remarquer. Je m’estime profondément chanceuse d’avoir eu, toute ma vie, le loisir de voyager ainsi, avec curiosité et sans agenda. Et je souhaite à tous ceux qui lisent ces lignes de connaître, au moins une fois, ce luxe-là.
À mon âge, on me demande souvent si je regretterais quelque chose. Je réponds que non, je ne regrette aucun voyage, pas même les plus difficiles — les nuits dans les trains bondés, les hôtels douteux, les routes de montagne par mauvais temps. C’est l’ensemble qui fait la vie, et les moments de disconfort font partie de ce que l’on raconte plus tard avec un sourire. Ce qui compte, c’est d’avoir été là, d’avoir regardé, d’avoir parlé aux gens, d’avoir laissé les lieux agir sur soi. Voilà ce que j’appelle voyager.