En 1972, j’ai loué pour la première fois une voiture à l’étranger. C’était à Barcelone, chez un garagiste du quartier de la Barceloneta dont tout le monde appelait simplement el Senyor Puig. La voiture était une SEAT 600, blanche et vaillante, avec un démarreur capricieux et un rétroviseur tenu par un fil de fer. Il m’avait tendu les clés en me disant en catalan, que je comprends assez bien depuis que j’ai appris l’occitan : Compte amb els guardies civils, senyora, i no facis el bèstia a les corbes. Méfiez-vous des gardes civils, et ne faites pas la bête dans les virages. C’est le meilleur conseil que j’aie jamais reçu sur la route.
Ce matin-là, en quittant Barcelone vers le nord par la nationale, j’ai longé des roselières où s’agitaient des flamants roses venus hiverner dans les zones humides du delta de l’Ebre. Je n’en avais vu qu’en Camargue jusqu’alors, et les retrouver là, à deux cents kilomètres de chez moi, m’a donné l’impression que la Méditerranée était une seule maison dont les flamants connaissaient toutes les pièces. La location de voiture, c’est ça aussi : l’accès aux bords de route que les cars de tourisme ignorent et où les oiseaux nichent en paix.
Ce que la location de voiture a changé dans ma façon de voyager
Pendant vingt ans, j’ai voyagé principalement en train, en car et en bateau. C’est efficace, mais ça vous cantonne aux horaires et aux axes principaux. La voiture de location a ouvert un autre espace, celui des routes départementales, des villages sans gare, des déjeuners dans des auberges que personne ne référence et que vous trouvez simplement parce que vous avez suivi un panneau peint à la main. Je pense à une bastide en Luberon, à un mas en Costière, à une fonda dans les Bardenas Reales que j’aurais manquée cent fois si j’avais pris le train.
La grande évolution que j’ai vécue, c’est le passage des agences locales aux grandes chaînes. Autrefois, on louait chez le garagiste du coin, qui connaissait la route que vous alliez prendre et vous avertissait si le col était verglacé. Aujourd’hui, les grandes agences internationales fonctionnent comme des banques : des formulaires, des assurances supplémentaires optionnelles présentées comme obligatoires, des franchises à lire à la loupe. Ce n’est pas nécessairement moins bien, c’est différent. La relation humaine a disparu du comptoir, mais les voitures sont plus fiables et les tarifs plus transparents si l’on sait où chercher.
Les précautions que j’aurais aimé connaître plus tôt
J’ai appris à mes dépens, une fois en Crète et une fois en Sicile, que les petites agences locales peuvent avoir des flottes en mauvais état et des contrats rédigés dans un flou artistique. Depuis, je lis toujours le contrat en entier, je photographie la voiture sous tous les angles avant de partir et je refuse systématiquement les assurances en double avec ma carte bancaire. Mon amie Renée Chabanel, qui a été avocate à Avignon et qui voyage encore à soixante-dix ans avec une énergie remarquable, m’a expliqué que le terme « franchise zéro » ne veut pas toujours dire ce qu’il semble dire. Il peut exclure les dommages au toit, aux pneus, au fond du véhicule — les zones que l’agent de comptoir ne vérifie jamais au départ et que l’on vous facture au retour.
Pour les voyageurs qui privilégient la liberté sur les routes d’Europe, la location reste le moyen le plus souple. Les GPS ont simplifié la navigation, et les applications de réservation permettent de comparer les prix en quelques clics, ce que je fais désormais avec l’aide de ma petite-fille. Mais je maintiens que la meilleure préparation reste de regarder une carte papier la veille du départ, de repérer les petites routes parallèles aux grands axes, et de ne pas s’engager sur une mule track corse avec une berline de location. Le Senyor Puig m’avait prévenue pour les virages ; moi, je vous préviens pour les chemins muletiers.
C’est ce genre de détails pratiques et humains qui font qu’on revient de ses voyages avec autre chose que des photos. La liberté d’un volant entre les mains, même sur une SEAT 600 capricieuse, c’est une façon de se connaître soi-même qui vaut bien les autoroutes les mieux balisées du monde.
Pour préparer votre voyage
Voyager demande de la préparation, mais pas trop. J’ai observé, dans mes décennies d’activité touristique, que les voyageurs les plus heureux sont ceux qui planifient les grandes lignes et laissent le reste au hasard. Un billet aller-retour, un hébergement réservé pour les deux premières nuits, et le reste peut venir de lui-même. Interroger les gens sur place — la commerçante, le tenancier du café, le voisin de table au restaurant — est infiniment plus riche que la consultation des applications de voyage, qui lissent les différences et réduisent l’imprévu à zéro.
Ce que j’ai appris en soixante ans de voyages, c’est que les meilleurs moments ne se planifient pas. La buse qui plane au-dessus du champ, la vieille dame qui accepte de vous offrir un café, le pêcheur qui vous montre sa pirogue, la guide qui cite César de mémoire — rien de cela ne figure dans un itinéraire prédéfini. Ce sont les cadeaux que fait le voyage à ceux qui savent ralentir assez pour les remarquer. Je m’estime profondément chanceuse d’avoir eu, toute ma vie, le loisir de voyager ainsi, avec curiosité et sans agenda. Et je souhaite à tous ceux qui lisent ces lignes de connaître, au moins une fois, ce luxe-là.
À mon âge, on me demande souvent si je regretterais quelque chose. Je réponds que non, je ne regrette aucun voyage, pas même les plus difficiles — les nuits dans les trains bondés, les hôtels douteux, les routes de montagne par mauvais temps. C’est l’ensemble qui fait la vie, et les moments de disconfort font partie de ce que l’on raconte plus tard avec un sourire. Ce qui compte, c’est d’avoir été là, d’avoir regardé, d’avoir parlé aux gens, d’avoir laissé les lieux agir sur soi. Voilà ce que j’appelle voyager.