Kirkjubæjarklaustur Islande : Guide du Village Volcanique

Quand j’étais responsable de l’office de tourisme, il m’arrivait de conseiller des destinations inhabituelles à des visiteurs curieux qui en avaient assez des circuits balisés. L’Islande n’était pas encore à la mode, et Kirkjubæjarklaustur — que même les Islandais abrègent en « Kirkjubær » ou simplement « Klaustur » — n’apparaissait dans aucun guide grand public. C’est une amie géologue, Sigríður Gunnarsdóttir, rencontrée lors d’un colloque à Reykjavik en 1998, qui m’a parlé pour la première fois de ce village perdu au sud de l’île, à l’ombre du volcan Katla. Je n’ai pas résisté longtemps : l’année suivante, j’ai pris l’avion.

L’arrivée à Kirkjubæjarklaustur par la Route 1, en venant de l’est, est l’une des expériences les plus saisissantes qu’il m’ait été donné de vivre. À ma droite, l’océan gris-ardoise, à ma gauche, les falaises de basalte couvertes de mousse d’un vert irréel, et devant moi, des cascades qui tombaient directement sur la route. Ce matin de septembre, j’ai vu un faucon gerfaut — Falco rusticolus, m’a précisé Sigríður — posé sur un rocher à flanc de falaise, les plumes rousses battant dans le vent du nord. Il m’a regardée avec cette indifférence souveraine qu’ont les oiseaux de proie, puis il a décollé vers les hauteurs avec une lenteur délibérée. Je n’avais jamais vu un gerfaut. Je n’en ai jamais revu depuis.

La prononciation, ou l’art de se décourager avec grâce

Le nom du village est à lui seul un défi. Kirkjubæjarklaustur — prononcez à peu près « Kirt-chio-bâ-yar-kleus-tour » — signifie en vieux norrois « le cloître de la ferme de l’église ». Chaque mot est un empilement de sens : kirkja (église), bær (ferme), klaustur (cloître). C’est un nom qui raconte toute l’histoire du lieu en cinq syllabes agglutinées. En occitan, on compose aussi les noms de lieux par empilement — pensez à Miravalles, Montfavet — mais rarement avec une telle densité. Sigríður m’a expliqué que pour les Islandais, décoder un nom de lieu, c’est lire un résumé d’histoire médiévale. Le monastère bénédictin fondé ici au XIIe siècle a été détruit à la Réforme, mais son souvenir habite encore chaque lettre du nom.

Le village compte à peine cinq cents habitants, des maisons de bois peint aux couleurs vives que la lumière rasante de l’automne islandais transforme en peintures flamandes. L’épicerie fait aussi office de station-service et de bureau de poste. Une habitante, une vieille dame prénommée Guðrún, m’a corrigée avec une douceur résignée lorsque j’ai confondu le Kirkjufell avec la montagne locale — c’est celle de Snæfellsnes, à l’autre bout de l’île. Sa patience m’a rappelé la mienne quand les touristes me demandaient si les Baux-de-Provence se trouvaient dans les Alpes.

La catastrophe de Laki et la mémoire du feu

Ce qui rend Kirkjubæjarklaustur unique dans l’histoire islandaise, c’est sa proximité avec le champ de lave de Laki, scène de l’une des plus grandes éruptions volcaniques historiques, en 1783-1784. Pendant huit mois, le Lakagigar a craché des quantités colossales de lave et de gaz sulfureux qui ont empoisonné les pâturages, tué la moitié du bétail islandais et provoqué une famine dévastatrice. Le nuage de soufre a même atteint l’Europe et causé des récoltes catastrophiques en France. Certains historiens y voient l’une des causes climatiques de la disette qui a précédé la Révolution française. Chaque fois que j’y pense, je mesure combien les histoires que l’on croit locales sont en réalité planétaires.

Sigríður m’a emmenée marcher sur la coulée de lave de 1783, un champ de basalte fissuré couvert de mousses et de lichens qui font comme un tapis de velours rose et vert sur les rochers noirs. C’est un paysage de fin du monde, et pourtant la vie y est revenue avec une patience obstinée. Il m’a fallu regarder très longtemps avant de distinguer les premières touffes de sphaigne dans les creux, puis les fougères, puis les buissons de bouleaux nains qui résistent au vent en restant couchés contre la terre comme si elles attendaient que ça passe.

Et voilà pourquoi Kirkjubæjarklaustur reste dans ma mémoire non pas comme une curiosité géographique ou un simple point sur un itinéraire, mais comme un endroit où la violence de la terre et la ténacité du vivant se regardent en face. Je me demande ce que penserait la vieille Guðrún si elle lisait dans un guide que son village est « pittoresque » : elle hausserait probablement les épaules avec ce même calme particulier qu’ont les gens habitués à cohabiter avec des volcans. Il y a une leçon d’humilité dans cette mousse verte qui pousse sur la lave noire, et je tâche de ne pas l’oublier.

Pour préparer votre voyage

Voyager demande de la préparation, mais pas trop. J’ai observé, dans mes décennies d’activité touristique, que les voyageurs les plus heureux sont ceux qui planifient les grandes lignes et laissent le reste au hasard. Un billet aller-retour, un hébergement réservé pour les deux premières nuits, et le reste peut venir de lui-même. Interroger les gens sur place — la commerçante, le tenancier du café, le voisin de table au restaurant — est infiniment plus riche que la consultation des applications de voyage, qui lissent les différences et réduisent l’imprévu à zéro.

Ce que j’ai appris en soixante ans de voyages, c’est que les meilleurs moments ne se planifient pas. La buse qui plane au-dessus du champ, la vieille dame qui accepte de vous offrir un café, le pêcheur qui vous montre sa pirogue, la guide qui cite César de mémoire — rien de cela ne figure dans un itinéraire prédéfini. Ce sont les cadeaux que fait le voyage à ceux qui savent ralentir assez pour les remarquer. Je m’estime profondément chanceuse d’avoir eu, toute ma vie, le loisir de voyager ainsi, avec curiosité et sans agenda. Et je souhaite à tous ceux qui lisent ces lignes de connaître, au moins une fois, ce luxe-là.

À mon âge, on me demande souvent si je regretterais quelque chose. Je réponds que non, je ne regrette aucun voyage, pas même les plus difficiles — les nuits dans les trains bondés, les hôtels douteux, les routes de montagne par mauvais temps. C’est l’ensemble qui fait la vie, et les moments de disconfort font partie de ce que l’on raconte plus tard avec un sourire. Ce qui compte, c’est d’avoir été là, d’avoir regardé, d’avoir parlé aux gens, d’avoir laissé les lieux agir sur soi. Voilà ce que j’appelle voyager.

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