En 1961, j’ai accompagné un groupe d’instituteurs du Vaucluse dans un voyage pédagogique qui nous a conduits jusqu’en Côte-d’Or, et c’est là, sur le plateau où s’élève la statue de Vercingétorix, que j’ai compris pour la première fois que l’histoire de France n’était pas que méditerranéenne. Alésia, perchée au-dessus des plaines de la Bourgogne, m’a frappée par son silence. Il y avait quelque chose de solennel dans ce paysage de collines rondes, de champs ouverts à tous les vents, si différent des garrigues de chez nous. Je suis revenue plusieurs fois depuis, la dernière il y a une douzaine d’années, et ce silence-là n’a pas changé, même si autour tout a évolué.
Ce matin-là, en descendant du car sur la route des Laumes, j’ai eu la surprise de voir une buse variable survoler le champ à basse altitude, les ailes frémissant dans la thermique matinale. Les buses sont communes en Bourgogne à l’automne, quand les labours retournent les chaumes et exposent les mulots. Mais celle-ci planait avec une majesté particulière, comme si elle inspectait ce vieux champ de bataille avant nous. Je l’ai observée longtemps, jusqu’à ce qu’elle disparaisse derrière le bois de chênes qui borde la ligne de chemin de fer. Le village des Laumes, aujourd’hui rebaptisé Venarey-les-Laumes, doit son nom à une ancienne forme latine, Laumes, qui désignait peut-être un terrain marécageux. On retrouve ce genre de racine dans bien des noms de lieux de Provence, et ce rapprochement m’a fait sourire.
Alésia : ce que les fouilles ont révélé
La querelle sur l’emplacement exact d’Alésia a duré des siècles. César, dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, décrit le siège avec une précision d’ingénieur : la rivière qui borde la ville à l’est, les deux camps retranchés, la double ligne de fortifications. Les fouilles menées depuis les années 1990 ont tranché : les traces de la circumvallation romaine sont là, mesurables et indiscutables. Un ami archéologue, Georges Drioux, m’avait expliqué, lors d’un congrès à Avignon, que l’extraordinaire densité des objets romains trouvés dans le sol confirmait la présence d’une armée de taille exceptionnelle. C’était fascinant à entendre pour quelqu’un comme moi, habituée à travailler sur les sites grecs et romains de la vallée du Rhône.
Ce qui m’a toujours touchée à Alésia, c’est moins la défaite que la résistance. Vercingétorix n’est pas un nom gaulois anodin : le préfixe ver signifie quelque chose comme « sur » ou « au-delà », et cingeto renvoie à l’idée de marcher ou de combattre. Son nom était donc une affirmation en lui-même. En occitan, on dirait sobremarchar pour « surpasser en marchant » ; les langues celtiques et romanes partagent ces jeux sur le mouvement et la supériorité. Je trouve beau que le hasard de l’étymologie rapproche les peuples que l’histoire a si souvent opposés.
Le MuséoParc et la mise en scène de la mémoire
Quand j’ai visité Alésia pour la première fois, il n’y avait guère que la statue de Millet et quelques panneaux explicatifs. Aujourd’hui le MuséoParc a transformé le site en véritable expérience pédagogique, avec reconstitutions grandeur nature des fortifications romaines et des galeries muséographiques très complètes. J’ai entendu des réactions contrastées : certains regrettent que la mise en scène écrase la contemplation, d’autres trouvent enfin le site à la hauteur de son importance. Pour ma part, je préfère la sobriété d’un site nu à la reconstitution théâtrale, mais je reconnais volontiers que sans ces investissements, les jeunes générations ne feraient pas le déplacement.
Une guide, Marinette Bouchard, nous a accompagnés lors de ma dernière visite avec un groupe de retraités de Carpentras. Elle parlait avec une science tranquille, citant de mémoire les lignes de César en latin, puis les traduisant aussitôt. Elle avait ce talent rare de rendre les chiffres vivants : vingt-cinq mille hommes sur le plateau, soixante-dix mille à l’extérieur, plusieurs semaines de siège, la famine qui rongeait les assiégés. On l’écoutait comme si la scène se déroulait devant nous, et les plaines que nous apercevions par les fenêtres se peuplaient de légionnaires et de guerriers gaulois.
C’est ce genre de détails — la précision d’une guide passionnée, l’étymologie d’un nom qui traverse les siècles, la buse qui plane sur un champ labouré — qui font d’Alésia un site à part dans mon panthéon de voyages. Il ne suffit pas d’y venir une fois : il faut revenir, à des saisons différentes, avec des interlocuteurs différents, pour comprendre ce que ce plateau dit de nous et de notre rapport à la défaite. Les Gaulois ont perdu, et pourtant leur chef est debout sur la colline, en bronze, regardant au loin. Il y a là une leçon que je n’ai jamais fini d’apprendre.
Pour préparer votre voyage
Voyager demande de la préparation, mais pas trop. J’ai observé, dans mes décennies d’activité touristique, que les voyageurs les plus heureux sont ceux qui planifient les grandes lignes et laissent le reste au hasard. Un billet aller-retour, un hébergement réservé pour les deux premières nuits, et le reste peut venir de lui-même. Interroger les gens sur place — la commerçante, le tenancier du café, le voisin de table au restaurant — est infiniment plus riche que la consultation des applications de voyage, qui lissent les différences et réduisent l’imprévu à zéro.
Ce que j’ai appris en soixante ans de voyages, c’est que les meilleurs moments ne se planifient pas. La buse qui plane au-dessus du champ, la vieille dame qui accepte de vous offrir un café, le pêcheur qui vous montre sa pirogue, la guide qui cite César de mémoire — rien de cela ne figure dans un itinéraire prédéfini. Ce sont les cadeaux que fait le voyage à ceux qui savent ralentir assez pour les remarquer. Je m’estime profondément chanceuse d’avoir eu, toute ma vie, le loisir de voyager ainsi, avec curiosité et sans agenda. Et je souhaite à tous ceux qui lisent ces lignes de connaître, au moins une fois, ce luxe-là.
À mon âge, on me demande souvent si je regretterais quelque chose. Je réponds que non, je ne regrette aucun voyage, pas même les plus difficiles — les nuits dans les trains bondés, les hôtels douteux, les routes de montagne par mauvais temps. C’est l’ensemble qui fait la vie, et les moments de disconfort font partie de ce que l’on raconte plus tard avec un sourire. Ce qui compte, c’est d’avoir été là, d’avoir regardé, d’avoir parlé aux gens, d’avoir laissé les lieux agir sur soi. Voilà ce que j’appelle voyager.