Quand j’étais responsable de l’office de tourisme du Vaucluse, il ne se passait pas un mois sans que quelqu’un me demande, l’œil un peu inquiet, par où commencer une visite de L’Isle-sur-la-Sorgue. Je répondais toujours la même chose : ne commencez par rien, asseyez-vous au bord de l’eau et laissez la ville venir à vous. À quatre-vingt-quatorze ans, je n’ai pas changé d’avis. Cette petite cité que l’on surnomme parfois la Venise comtadine ne se laisse pas conquérir au pas de charge.
La première chose qui frappe, c’est l’eau. La Sorgue naît à Fontaine-de-Vaucluse d’une résurgence dont personne n’a jamais touché le fond, et elle arrive ici claire, fraîche, vive été comme hiver. Elle se divise en bras multiples qui ceinturent le centre ancien, et c’est cette division qui a fait la fortune de la ville. Autrefois les roues à aubes tournaient partout, pour la laine, la soie, le papier. Il en reste plusieurs, moussues et lentes, et je me poste volontiers devant celle du quai Rouget-de-l’Isle pour la regarder mouliner l’eau verte.
Ce matin, en observant un de ces bras tranquilles, j’ai vu un héron cendré immobile sur une pierre, le cou rentré, patient comme un vieux pêcheur. Les hérons aiment L’Isle-sur-la-Sorgue au début du printemps, quand la rivière charrie encore les alevins. Et puis il y a les ragondins, que les enfants appellent ici les rats d’eau, qui creusent leurs terriers dans les berges tendres. On les voit nager au crépuscule, le dos luisant, laissant derrière eux un sillage en V parfait. Les pêcheurs ne les aiment guère car ils fragilisent les digues, mais moi je les trouve attendrissants, ces bêtes débonnaires venues d’Amérique du Sud et installées chez nous comme si elles avaient toujours été provençales.
Les antiquaires, une vocation tardive et tenace
On vient aujourd’hui à L’Isle-sur-la-Sorgue pour ses antiquaires : la ville est, dit-on, le troisième pôle européen du commerce d’antiquités après Londres et Paris. Mais il faut se souvenir que cette vocation est récente. Dans ma jeunesse, c’était une bourgade de marché agricole, fruits et légumes, et les brocanteurs n’occupaient que quelques échoppes. Tout a basculé dans les années soixante-dix, quand des marchands ont compris que les villas de la Côte avaient un appétit insatiable pour le meuble ancien et la patine.
Je me souviens d’un homme, Marcel Aubanel, qui tenait un dépôt près de l’avenue des Quatre-Otages. Il m’expliquait que la vraie patine ne s’imite pas, qu’elle est la trace du temps et des gestes. Quand on dit en provençal qu’un meuble a pres lou pèu — qu’il a pris le poil —, on veut dire qu’il a acquis cette douceur soyeuse que seul le frottement des années donne au bois. C’est un mot que je n’entends plus guère, et chaque fois qu’il me revient, je pense à Marcel et à son atelier qui sentait la cire d’abeille.
Les Villages des Antiquaires, ouverts le week-end, valent qu’on s’y perde. Mais le grand rendez-vous reste la foire de Pâques et celle du quinze août, où des centaines d’exposants déballent le long de la Sorgue. La cohue est joyeuse, et l’on y entend toutes les langues, ce qui n’aurait pas déplu à ma génération qui rêvait d’une Provence ouverte sur le monde.
Les marchés, le cœur battant de la cité
S’il fallait choisir un seul moment, je dirais le marché du dimanche matin. Il déborde de la place de l’Église jusqu’aux quais, et l’on y trouve la tapenade, les fromages de chèvre du plateau, les melons de Cavaillon en saison. Le jeudi, c’est un marché plus modeste, plus paysan, celui que je préfère parce qu’il ressemble encore à ceux de mon enfance. Une vieille dame, Henriette, y vend depuis quarante ans des œufs et des confitures, et nous échangeons toujours quelques mots sur le temps qu’il fait et celui qui passe.
Ce qui a changé, et je le dis sans amertume, c’est le rythme. Autrefois on venait au marché pour se ravitailler et pour se voir ; aujourd’hui beaucoup viennent pour photographier. Les étals sont les mêmes, les couleurs sont les mêmes, mais le regard a changé. Les gens consomment de l’image autant que de produits. Je ne juge pas, j’observe ; et j’observe aussi que les vrais amateurs, eux, savent encore s’arrêter pour goûter un morceau de fougasse aux grattons et discuter avec le boulanger.
Un peu d’histoire pour comprendre les pierres
La ville s’est bâtie sur des marécages assainis au Moyen Âge, et son nom même, en occitan L’Illa de Sòrga, dit cette insularité originelle. La collégiale Notre-Dame-des-Anges, avec son intérieur baroque exubérant, témoigne de la prospérité des siècles passés. Je conseille toujours d’y entrer un instant, ne serait-ce que pour la fraîcheur et le silence, avant de ressortir vers la lumière des canaux.
Et voilà pourquoi je continue, à mon âge, de recommander L’Isle-sur-la-Sorgue à qui veut comprendre la Provence autrement que par les cartes postales. C’est une ville qui se mérite par la lenteur, qui récompense la patience d’un héron et la curiosité d’un promeneur. Je me demande ce que diraient les vieux moulineurs de soie en voyant aujourd’hui leur cité transformée en bazar enchanté ; sans doute hausseraient-ils les épaules, avant de retourner pêcher au bord de l’eau, là où le temps n’a jamais cessé de couler.
Conseils pratiques pour votre visite
Pour ceux qui souhaitent aller plus loin, je recommande de consacrer au moins deux jours à L’Isle-sur-la-Sorgue, ce qui permet de voir les deux marchés hebdomadaires — le dimanche grand marché et le jeudi plus intime — et de s’aventurer dans les ruelles de l’ancien quartier des tanneurs, dont peu de visiteurs connaissent l’existence. Les piscines de la Sorgue, ces bassins aménagés dans des bras secondaires, offrent l’été une baignade rafraîchissante et une vue sur les vieilles façades qu’aucune carte postale ne restitue fidèlement.
J’ai toujours conseillé, dans ma vie professionnelle, de commencer les visites de bonne heure, avant dix heures, quand les lumières rasantes de la matinée transforment les pierres blondes et les eaux vertes en un tableau de maître hollandais. Les bouquinistes du quai Jean Jaurès, qui tiennent souvent leurs étals jusqu’en début d’après-midi, méritent qu’on s’y attarde : j’y ai trouvé, il y a vingt ans, un exemplaire des mémoires d’un meunier local du dix-neuvième siècle, manuscrit et relié en cuir brun, qui m’a révélé toute une vie de moulin et de farine que les guides touristiques ne racontent pas. C’est le genre de trouvaille que seule la lenteur permet.
Pour qui voyage en voiture, les environs immédiats méritent une journée supplémentaire. Fontaine-de-Vaucluse, d’où jaillit la Sorgue, est à moins de dix kilomètres, et la montée au bord du gouffre, surtout en hiver quand le débit est maximal et que l’eau bouillonne dans un grondement sourd, est une expérience saisissante. Gordes et ses Bories sont à vingt minutes ; Roussillon et ses falaises d’ocre à trente. Mais ne cédez pas à la tentation de tout faire en un jour : c’est le piège du touriste pressé, et la Provence n’est pas faite pour être consommée à la hâte. Elle récompense ceux qui acceptent de s’asseoir, d’attendre, de laisser le paysage venir à eux — exactement comme je le recommandais autrefois, et comme je le recommande encore aujourd’hui, à quatre-vingt-quatorze ans.