Quand j’étais responsable de l’office de tourisme de Sarrians, je passais mes journées à vanter les mérites des Dentelles de Montmirail et des champs de lavande, et jamais je n’aurais imaginé qu’à quatre-vingt-dix ans je poserais le pied sur le sable d’une île thaïlandaise. Et pourtant, c’est ce qui m’est arrivé. Mes petits-neveux avaient décidé que ma vie de tourisme professionnel ne pouvait s’achever sans un véritable dépaysement, et ils m’ont emmenée à Koh Phi Phi, dans la mer d’Andaman, là où les falaises calcaires plongent dans une eau d’un turquoise que je n’avais jamais vu, pas même en Méditerranée par les plus beaux matins de juin.
Le bateau qui nous a déposés à Tonsai Bay tanguait doucement, et je me souviens d’avoir regardé l’eau avec la même attention que je portais autrefois aux vignes de mon village. Sous la surface, c’était un autre monde. Des poissons-clowns, ces petits êtres orange barrés de blanc, se faufilaient entre les tentacules des anémones de mer, et je suis restée un long moment penchée au-dessus du plat-bord à les observer. En février, la saison sèche, l’eau était d’une clarté admirable, et l’on voyait les coraux-cerveaux, ces formations rondes et plissées qui ressemblent à de vieilles méninges déposées au fond de l’océan. Un guide m’a expliqué que ces coraux mettaient des décennies à pousser, parfois des siècles, et j’ai pensé qu’ils étaient plus âgés que moi, ce qui m’a curieusement réconfortée.
La rencontre avec Somchai
C’est sur une petite plage à l’écart des bateaux à touristes que j’ai rencontré Somchai, un pêcheur d’une soixantaine d’années au visage tanné par le soleil et le sel. Il réparait son filet, accroupi sur ses talons avec cette aisance que nous, Occidentaux, perdons après cinquante ans. Nous ne partagions aucune langue commune, ou presque, mais il m’a fait comprendre par gestes qu’il pêchait là depuis l’enfance, comme son père avant lui. Il m’a montré, dans le creux de sa pirogue, quelques poissons argentés et un calmar encore frémissant. J’ai pensé aux pêcheurs du Rhône que je connaissais dans ma jeunesse, ceux qui remontaient les aloses au printemps, et qui ont aujourd’hui presque tous disparu.
Somchai m’a offert un fruit, un mangoustan dont la chair blanche et sucrée m’a paru délicieuse, et il a prononcé quelques mots dans sa langue. C’est là que j’ai été frappée par une chose qui me hante depuis toujours : le thaï est une langue tonale. La même syllabe, prononcée sur une note montante ou descendante, change complètement de sens. Notre provençal, lui, n’est pas tonal, mais il a ses propres musiques, ses propres chutes de phrase, ce « o » ouvert et chantant qui faisait dire aux gens du Nord que nous parlions en chantant. Le thaï pousse cette musicalité jusqu’à en faire le cœur même du sens. Et l’on dit que cette langue plonge ses racines dans des familles linguistiques très anciennes, le taï-kadaï, dont l’histoire remonte à des millénaires, bien avant que le latin ne vienne féconder notre vieille langue d’oc.
L’ombre du film sur le paradis
On ne peut parler de Koh Phi Phi sans évoquer ce film, La Plage, tourné à Maya Bay au tournant du siècle. Avant lui, ces îles n’étaient connues que de quelques voyageurs avisés et des pêcheurs comme Somchai. Après lui, ce fut le déferlement. Des centaines de bateaux par jour, des milliers de paires de pieds sur un sable qui n’avait jamais connu telle affluence. Maya Bay a fini par être fermée au public pour que la nature reprenne ses droits, et c’est tout dire. J’ai vu, de mes yeux, cette baie où les coraux meurtris tentaient de repousser sous la surveillance des gardes.
Cela m’a renvoyée à ma propre profession. Toute ma vie, j’ai œuvré pour amener des visiteurs dans le Vaucluse, pour faire connaître nos abbayes, nos marchés, nos vignobles. Et toute ma vie, j’ai vu cette ligne ténue entre faire vivre un territoire et l’étouffer sous le nombre. À Koh Phi Phi, j’ai retrouvé cette même tension, démesurée, planétaire. Le tourisme est une bénédiction et une malédiction, un don que l’on fait à un lieu et qui peut le défigurer.
J’ai passé plusieurs jours sur l’île, et chaque matin m’apportait sa moisson d’observations. Je me levais tôt, et je descendais sur la grève pendant que les touristes dormaient encore. Les crabes violonistes sortaient de leurs trous dans le sable mouillé, agitant leur unique pince démesurée comme pour saluer le jour. Un martin-pêcheur, d’un bleu électrique que nul peintre n’oserait, plongeait soudain pour ressortir une proie au bec. Le soir, sur le ponton, j’ai regardé le soleil descendre derrière les pitons calcaires, et un héron, immobile dans les bas-fonds, attendait sa proie avec une patience que j’ai trouvée admirable.
C’est ce genre de détails, un héron immobile et un pêcheur fatigué, qui m’ont rappelé que, sous le vacarme du tourisme, la vraie vie d’un lieu continue, têtue, fidèle à elle-même.
Pour préparer votre voyage
Voyager demande de la préparation, mais pas trop. J’ai observé, dans mes décennies d’activité touristique, que les voyageurs les plus heureux sont ceux qui planifient les grandes lignes et laissent le reste au hasard. Un billet aller-retour, un hébergement réservé pour les deux premières nuits, et le reste peut venir de lui-même. Interroger les gens sur place — la commerçante, le tenancier du café, le voisin de table au restaurant — est infiniment plus riche que la consultation des applications de voyage, qui lissent les différences et réduisent l’imprévu à zéro.
Ce que j’ai appris en soixante ans de voyages, c’est que les meilleurs moments ne se planifient pas. La buse qui plane au-dessus du champ, la vieille dame qui accepte de vous offrir un café, le pêcheur qui vous montre sa pirogue, la guide qui cite César de mémoire — rien de cela ne figure dans un itinéraire prédéfini. Ce sont les cadeaux que fait le voyage à ceux qui savent ralentir assez pour les remarquer. Je m’estime profondément chanceuse d’avoir eu, toute ma vie, le loisir de voyager ainsi, avec curiosité et sans agenda. Et je souhaite à tous ceux qui lisent ces lignes de connaître, au moins une fois, ce luxe-là.
À mon âge, on me demande souvent si je regretterais quelque chose. Je réponds que non, je ne regrette aucun voyage, pas même les plus difficiles — les nuits dans les trains bondés, les hôtels douteux, les routes de montagne par mauvais temps. C’est l’ensemble qui fait la vie, et les moments de disconfort font partie de ce que l’on raconte plus tard avec un sourire. Ce qui compte, c’est d’avoir été là, d’avoir regardé, d’avoir parlé aux gens, d’avoir laissé les lieux agir sur soi. Voilà ce que j’appelle voyager.